12 / 03 / 2026

Repenser le vivant pour sortir de la crise : quand la biologie éclaire notre époque

Crises sanitaires, épuisement écologique, perte de sens au travail, anxiété diffuse… Et si ces dérèglements que connaissent nos sociétés modernes n’étaient pas seulement économiques et politiques, mais biologiques au sens large ? C’est l’hypothèse du Dr Laurent Schwartz, cancérologue et chercheur, selon lequel ces déséquilibres révèleraient notre éloignement progressif des lois du vivant. Leur compréhension s’avère, dès lors, la clé non seulement pour mieux soigner, mais aussi pour affronter – et corriger - les crises physiques, sociales et culturelles actuelles. Un retour à l’équilibre qui revient à Choisir la vie, ainsi que le titre son dernier livre*.

Qu’est-ce que la vie – et comment pouvons-nous la choisir ? Telle est la vertigineuse question que se propose d’interroger le Dr Laurent Schwartz dans ce qui s’avère bien plus qu’un essai scientifique, mais une réflexion profonde sur la vie, la maladie, notre société et le sens même de l’existence. Ce, en reliant la biologie, la physique, la médecine et la philosophie. Car comprendre la vie, c’est la comprendre elle-même biologiquement, physiquement et philosophiquement.

Cet essai que l’on peut qualifier de transdisciplinaire reliant science et réflexion sur le sens a pour point de départ sa longue expérience clinique dans le domaine du cancer, dont nous avons pu mettre en lumière les travaux dans un précédent article (Lien vers Les clés du cancer : le rôle du métabolisme).


La crise contemporaine est une crise de compréhension du vivant

Comprendre la vie permettrait de mieux comprendre nos désordres collectifs. Et donc d’agir autrement.

Après des décennies passées à traiter des patients atteints de cancer, le Dr Schwartz en est venu à considérer la maladie non seulement comme un dysfonctionnement local, mais comme un révélateur des lois profondes du vivant. Notre époque traverse, selon lui, une crise globale – sanitaire, écologique, sociale, existentielle – qui ressemble, par analogie, à une forme de désorganisation biologique. De la même manière qu’une cellule cancéreuse cesse de coopérer avec l’organisme et privilégie sa propre croissance au détriment de l’ensemble, nos sociétés modernes seraient parfois engagées dans une logique de croissance déséquilibrée, déconnectée du bien commun.

L’analogie, qui constitue le fil rouge du livre, est audacieuse mais assumée. Une métaphore biologique destinée à illustrer ce qui se produit lorsqu’un système perd ses mécanismes de régulation.


Le parallèle entre cellule et société

Dans un organisme en bonne santé, les cellules coopèrent entre elles, respectent des signaux de régulation, leur croissance est limitée, et elles contribuent au bien du tissu ou de l’organisme entier. Autrement dit, la cellule (saine) n’existe pas pour elle-même : elle fait partie d’un système. À l’instar de la fourmi, partie intégrante de la fourmilière.

Dans le cancer en revanche, comme le souligne le Dr Schwartz, certaines cellules cessent de répondre aux signaux de régulation. Elles se mettent à proliférer sans limite, et privilégient leur propre expansion. Elles finissent par déstabiliser l’ensemble du système. Le problème n’est pas seulement la multiplication des cellules, mais la rupture de coopération.

Le parallèle que le chercheur fait avec les sociétés humaines se retrouve dans le fait que certains mécanismes sociaux présentent des traits analogues : recherche de croissance illimitée, compétition extrême et généralisée, accumulation individuelle, affaiblissement des régulations collectives, dégradation de l’environnement et des écosystèmes qui soutiennent le système (ce qui d’ailleurs, au passage, n’est pas sans créer des déséquilibres qui finissent par affecter la santé humaine). Rien ne va plus…

Les systèmes vivants restent stables grâce à la coopération et aux limites. Lorsque ces principes disparaissent, que les régulations disparaissent, le système tend vers la désorganisation. Il s’emballe. Une société qui perd le sens du collectif reproduit les mécanismes du cancer, selon le Dr Schwartz.


La vie contre l’entropie

Comprendre la vie elle-même, c’est aussi la comprendre physiquement, et parmi les grandes lois physiques figure l’entropie. Elle désigne, en thermodynamique, la tendance naturelle des systèmes à évoluer vers le désordre. Or, la vie semble faire l’inverse : elle crée de l’organisation, de la structure de la complexité.

Pour le Dr Schwartz, ce paradoxe est au cœur du mystère biologique. Les organismes vivants ne défient pas les lois physiques, mais ils exploitent les flux d’énergie pour maintenir un ordre temporaire et dynamique. Cette capacité d’auto-organisation serait la signature même du vivant. Le cancer, dans cette perspective, apparaît comme une rupture de coordination : non pas seulement une prolifération incontrôlée, mais une perte d’harmonie dans le système.


L’eau et la complexité du vivant

Il est un autre point très important sur lequel insiste le Dr Schwartz pour comprendre la vie, c’est le rôle central de l’eau dans l’organisation du vivant. La biologie moderne a parfois tendance à la considérer un simple milieu dans lequel se déroulent des réactions chimiques, mais elle joue un rôle plus actif.

Pour rappel, nos organismes humains sont composés d’environ 60% d’eau et nos cellules encore davantage : l’eau entoure les protéines, les membranes et l’ADN et participe à leur structure. Ce qui signifie, selon le chercheur, que la physique de l’eau influence directement l’organisation cellulaire. Les protéines et l’ADN ne fonctionnent correctement que grâce à leur interaction avec l’eau. Les molécules d’eau peuvent former des réseaux de liaisons (liaisons hydrogène) qui stabilisent les structures biologiques. Autrement dit, l’eau ne se contente pas d’être un solvant, elle contribue à organiser l’environnement moléculaire dans lequel la vie est possible.

L’eau possède des caractéristiques physiques étonnantes : une forte cohésion entre ses molécules, une grande capacité à stocker et transporter de l’énergie et des comportements complexes à l’échelle microscopique. Certaines de ces propriétés pourraient jouer un rôle dans les processus biologiques, selon le Dr Schwartz, mais restent insuffisamment explorées. Tout comme nombre de pistes, parmi lesquelles la mémoire de l’eau popularisée par Jacques Benveniste dans les années 1980, suggérant que l’eau pourrait conserver une trace d’interactions moléculaires même après dilution. Une piste certes contestée dans la communauté scientifique, mais qui mériterait d’être explorée avec rigueur.


Les principes fondamentaux régissant le vivant

La vie est certes un processus complexe qui est très loin d’avoir livré tous ses secrets ; pour autant, il est apparaît clairement que le vivant fonctionne sur les principes fondamentaux que sont la coopération, la régulation et équilibre, les limites naturelles, l’interdépendance avec l’environnement, et l’organisation contre le désordre. Choisir la vie consiste donc à aligner nos actions sur ces principes en privilégiant la coopération plutôt que la compétition et la rivalité systématique, en recherchant l’équilibre plutôt que la croissance sans limite, en respectant les mécanismes de régulation et d’harmonie propres aux systèmes vivants, et en orientant nos choix individuels et collectifs vers ce qui maintient l’organisation, le sens et la cohérence.

Autrement dit, choisir la vie, c’est agir en fonction de ce qui nourrit et stabilise le vivant.


Se reconnecter aux lois du vivant concrètement

Ainsi, se reconnecter aux lois du vivant et sortir de la crise passe par le respect de nos rythmes biologiques avec un sommeil de qualité, une alimentation variée et équilibrée, nourrissante, un rythme de vie mesuré, et une bonne gestion du stress. Il s’agit aussi de limiter les excès que sont la surconsommation, la suractivité et la croissance sans régulation, bien sûr. Et également de vivre en accord, en mutualité, avec les écosystèmes qu’ils soient environnementaux, extérieurs, ou intérieurs, c’est-à-dire ceux qui nous habitent : notre microbiome. Enfin, il est primordial de privilégier la prévention et l’harmonie plutôt que la réaction tardive aux crises.

En résumé, agir chaque jour dans le sens de l’équilibre, de la régulation et du lien. Cela se travaille bien sûr, car la vie est un phénomène dynamique, certes fragile, mais puissant. Comme disait le philosophe romain Sénèque, « la vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie » ; ceci n’est pas sans faire écho à l’idée centrale de ce livre : la vie n’est pas l’absence de difficultés, mais la capacité d’un système vivant à s’adapter, se réguler, retrouver l’équilibre malgré les perturbations.

Vivre consiste moins à dominer le monde qu’à trouver l’harmonie avec les lois du vivant.

Marion Kaplan et Myriam Marino

Notes

* Choisir la vie – Repenser le vivant pour sortir de la crise et retrouver du sens, Dr Laurent Schwartz, Éditions Thierry Souccar, mars 2026


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